06/08/2026
Les Sénégalais ont voté contre un système, pas seulement contre un camp
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le texte de Babacar Gaye intitulé « Recomposition politique post-alternance : préparer une succession ou réinventer une alternance ? ». Je dois dire, d’abord, que j’ai un immense respect pour l’homme, pour sa vaste culture et pour cette disposition rarement démentie chez lui de privilégier le débat d’idées. C’est une qualité de plus en plus rare aujourd’hui.
Babacar Gaye a raison sur un point essentiel. Une alternance ne naît jamais d’un accident. Elle est l’aboutissement d’une longue maturation historique. Mais sa démonstration laisse dans l’ombre le fait politique majeur de ces dernières années. Le séisme de 2024 n’a pas seulement refermé le cycle ouvert par Abdoulaye Wade en 2000. Il a surtout signé l’épuisement d’un système politique dont les racines plongent jusqu’aux premières décennies de l’indépendance. Réduire la réflexion à la seule famille libérale et à ses ramifications, c’est regarder le dernier acte d’une pièce sans voir que le décor lui-même a changé.
Pendant plus d’un demi-siècle, les alternances ont souvent ressemblé à des permutations. Les visages changeaient, les réseaux demeuraient. Les adversaires d’hier devenaient les alliés du lendemain. Les fidélités idéologiques se dissolvaient dans les fidélités personnelles. Les transhumances étaient célébrées comme des prouesses tactiques. À force de mariages entre cousins politiques, la démocratie a fini par produire une étrange consanguinité du pouvoir.
Cette promiscuité a lentement vidé les idéologies de leur substance. Les partis ont cessé d’être des écoles de pensée pour devenir des machines à conquérir des positions. Les convictions ont perdu du terrain devant les intérêts. L’opportunisme a remplacé les doctrines avec une facilité déconcertante.
Or, entre-temps, le Sénégal a changé. La population est devenue massivement jeune. Une génération née après les grandes batailles entre socialistes et libéraux est arrivée à l’âge de voter. Elle ne portait ni les fidélités anciennes ni les blessures des affrontements passés. Elle regardait cette vieille classe politique comme on regarde un disque rayé, répétant les mêmes refrains avec les mêmes acteurs.
Le vote de 2024 est d’abord celui d’une fatigue collective. Les Sénégalais n’ont pas seulement choisi un programme. Ils ont voulu essayer autre chose. Ils ont parié sur une génération qui ne portait pas, du moins en apparence, les stigmates de cette longue histoire de recyclages permanents.
C’est cette rupture anthropologique que la tribune de Babacar Gaye sous-estime. La question n’est plus seulement de savoir si la famille libérale saura produire de nouveaux dirigeants. Elle est de comprendre pourquoi une large partie du pays a voulu tourner le dos à une manière de faire de la politique devenue synonyme de reproduction sociale.
Rien, cependant, n’est jamais gravé dans le marbre. Les peuples sont moins romantiques que les militants. Ils ne distribuent pas des certificats d’éternité. Ils prêtent le pouvoir à ceux qui leur inspirent confiance et le reprennent lorsqu’ils se sentent trahis. La nouvelle génération gouvernante bénéficie encore du crédit de la nouveauté. Mais ce capital s’épuise vite lorsqu’il ne produit ni résultats, ni exemplarité, ni transformation réelle. Si elle reproduit les réflexes de ceux qu’elle prétendait remplacer, si les promesses cèdent à leur tour devant les arrangements, les Sénégalais n’hésiteront pas à regarder dans le rétroviseur.
L’histoire politique n’avance jamais en ligne droite. Elle procède par essais, par désillusions et parfois par retours. Le renouvellement n’est pas une garantie de réussite. C’est seulement une chance offerte. Encore faut-il savoir la mériter.
La véritable leçon de 2024 n’est donc pas la fin d’un cycle libéral. Elle est plus radicale. Les Sénégalais ont signifié à toute une génération politique qu’aucun héritage, aussi prestigieux soit-il, ne vaut un droit de propriété sur leur confiance. Cette confiance devra désormais se conquérir, puis se mériter, à chaque rendez-vous avec l’histoire.
Si. Di.