06/06/2026
Retour sur ces deux fantastiques concerts des Innocents par Matthieu Grunfeld :
"Une promesse tenue : par les temps qui courent, c’est presque un miracle. Pour deux soirées consécutives – le mercredi 3 et le jeudi 4 juin – les Innocents ont joué dans la salle des Vinzelles pour le plus grand plaisir d’un public où se mélangeaient les fans et les amateurs plus occasionnels. Désormais habitué à se produire en trio - Jipé Nataf et Jean-Chri Urbain accompagnés à la batterie par Franck Marco - le groupe maîtrise son répertoire à un tel degré de perfection qu’il donne l’impression très appréciable de jouer AVEC ses chansons davantage encore qu’il ne joue ses chansons. Comme pour inviter les spectateurs à partager avec lui le plaisir manifeste et communicatif qu’il éprouve à découvrir encore des recoins inexplorés dans certains de ses morceaux les plus connus, et à se maintenir ainsi à ce point d’équilibre, si rare par chez nous, entre la popularité et l’exigence, la familiarité parfois teintée de nostalgie et la curiosité affutée.
Alternant avec les moments dédiés à la communion conviviale, les Innocents badinent parfois avec les accords et les mélodies, multipliant au passage les citations musicales souvent inattendues – de Steppenwolf à Patrick Coutin en passant par Katerine, le Négresses Vertes, Tracy Chapman et beaucoup d’autres - comme autant de collages qui renvoient chaque chanson à des racines, des cousinages plus ou moins lointains, ou des potentialités difficilement imaginables. Comme dans ces bandes-dessinées Marvel qui dépeignaient autrefois le destin alternatif des super-héros dans un monde parallèle, on se plait à écouter les compères façonner d’autres vies possibles à leurs « enfants » - comme ils se plaisent à désigner parfois leurs œuvres communes. « Que serait-devenu Peter Parker s’il n’avait pas été piqué par une araignée radioactive ? » s’interrogeait-on ainsi dans ces Comics. Ces deux soirs, on entend avec le même sentiment de surprise exaltante ce qu’il aurait pu advenir de Danny Wilde si la chanson s’était aventurée sur les terres d’un rock psychédélique. Ou ce que pourrait engendrer de métamorphoses la transposition de Raide, raide, raide dans l’idiome du Blue Beat ou du Ska.
C’est avec le même esprit ludique que le vieux couple se risque à introduire dans ses routines les plus rodées de petits instants de décalages aventureux. Cela tient à peu de choses – une modulation à peine perceptible de la guitare en contrepoint à la mélodie de Dentelle, une version de Mon Dernier Soldat interprétée au piano le second soir - et cela suffit pourtant à susciter le sentiment étrange de découvrir pour la première fois des morceaux que l’on connaît par cœur. Une impression également nourrie par la capacité à repousser les limites rythmiques des scansions les plus escarpées – J’Ai Couru, L’Autre Finistère - semblable à ces enfants qui, en grandissant, consentent encore à fréquenter le toboggan de leur square sur lequel traînent les petits, mais à la seule condition de le dévaler la tête la première plutôt que dans la sécurité trop familière de la position assise. Comme si l’activité tant de fois répétées ne pouvaient conserver son intérêt – et ménager une forme de dignité aux yeux attentifs des pairs et des témoins – qu’en devenant plus périlleuse. La simplicité spontanée mêlée à la très haute maîtrise musicale : c’est à la fois rare et profondément réjouissant. Comme cette promesse tenue le temps de deux soirées fantastiques."
Merci à Rémi Boissau pour les photos