23/08/2026
LA LANGUE MATERNELLE DE L’ÂME DU MONDE? — RÉPONSE À JEAN
Cher Jean Gagliardi
D’abord merci pour ton article « Combat pour l’Âme du monde ». Pour le texte lui-même, passionnant, mais aussi pour les éléments biographiques sur Henri Corbin, que je connaissais finalement assez mal. J’avais lu — et je ne suis même pas certaine de l’avoir lu en entier — L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabî. Et voilà que ton article me donne envie d’y retourner.
Surtout, j’ai eu en te lisant une impression assez réjouissante : il me fournit un vocabulaire philosophique pour penser quelque chose que, comme conteuse, je constate depuis longtemps dans la matière même des récits.
Tu vas chercher chez Corbin, Jung, Hillman, Plotin, les alchimistes et les mystiques les traces de cette Âme du monde que notre modernité aurait perdue — ou plutôt, dirais-je, recouverte. Car les rêves et les contes, eux, n’ont jamais vraiment cessé de la faire parler.
Et moi, forcément, je pense aux contes.
Les rêves et les contes seraient-ils deux manières pour l’Âme du monde de prendre la parole ?
Le rêve peut parler à un individu, mais aussi à une famille, à une communauté, à un peuple. Il peut avertir, orienter, transmettre, mettre en mouvement. Le conte, lui, a ceci de particulier qu’il a traversé, voyagé de bouche en bouche, parfois pendant des siècles, se transformant sans cesser d’être reconnaissable.
Et c’est cela qui me fascine : qu’est-ce qui demeure au cours de ce voyage ? Qu’est-ce qui, après avoir traversé tant de voix, tant de corps, tant d’imaginaires, continue à nous parvenir ?
Parce que les contes semblent ne jamais avoir appris que le monde était mort.
Ils ne disent pas : « le monde a une âme » : ils racontent depuis un monde où cela va de soi.
Les animaux parlent, les arbres savent, les os se souviennent. Les frontières entre les règnes sont poreuses. Une femme est femme puis phoque. Un humain devient ours ou oiseau. Un enfant assassiné devient arbre, puis oiseau, puis chant.
Dans L’Os qui chante, il ne reste du mort qu’un os ; on en fait une flûte et l’os raconte le meurtre.
L’os sait.
(Et j’aime beaucoup cette idée : quelque chose demeure dans la matière et attend une bouche, un souffle, une circonstance — et une attention ? — pour se remettre à parler) .
Les contes sont pleins de ces rondes de métamorphoses qui se moquent de notre manie de ranger le vivant dans des cases. Femme, phoque, arbre, oiseau, humain, animal, mort : on circule.
Il existe aussi toute une famille de contes autour de la langue des animaux. Et ce qui me touche particulièrement, c’est que le héros ne « donne » pas la parole aux animaux — ils parlaient déjà, évidemment : il devient simplement capable de les entendre.
Et c’est là que Corbin m’aide à penser ce que les contes racontent depuis longtemps.
L’Imagination dont il parle n’est pas cette faculté un peu suspecte qui consisterait à inventer des choses qui « n’existent pas ». Si je comprends sa distinction entre Imaginal et Imaginaire, l’Imagination devient un organe de perception, une manière d’accéder à une dimension du réel qui ne se donne pas autrement.
Et c’est précisément là que la question de l’Âme du monde cesse d’être seulement une belle idée philosophique. Si le monde est vivant, encore faut-il développer les organes qui permettent d’entrer en relation avec cette vie. Il ne s’agit donc pas tellement de « croire » à l’Âme du monde que d’apprendre à la percevoir, à reconnaître ses manifestations, à entendre les images par lesquelles elle se rend sensible.
Ce qui suppose évidemment de prendre les images au sérieux.
Pas de les attraper immédiatement pour les coucher sur une table d’opération et les découper afin de découvrir ce qu’elles « veulent dire ».
(Tu connais mieux que moi cette tentation des « réducteurs de têtes » appliquée aux rêves.) 😊
Les contes lui résistent tout autant.
La femme-phoque n’est pas d’abord « le symbole de » quelque chose : elle est une femme-phoque.
L’arbre qui parle parle.
Il faut commencer par rester là et contempler l’image, habiter un moment le monde qu’elle ouvre. L’écouter
Et c’est là que m’est venue, en te lisant, cette idée :
Les rêves et les contes sont peut-être la langue maternelle de l’Âme du monde.
Une langue très ancienne et de même temps
une langue vivante au sens fort : une langue performative.
Les contes le savent. Une parole donnée engage. Une malédiction transforme. Un nom possède une puissance. Le mot et la chose ne sont pas encore complètement séparés.
Et les rêves aussi agissent, bien sûr.
Comme tu sais, je suis une grande rêveuse nocturne, diurne, les yeux fermés ou ouverts, quelquefois même en marchant. Depuis toujours les rêves m’ont appris des choses que je ne savais pas savoir, et certains ont eu des effets très concrets dans ma vie.
Nous croyons rêver le monde.
Peut-être sommes-nous aussi les lieux où le monde vient rêver.
(J’aime bien aussi l’image que tu avais employée dans "Voyages, Dieux et Rêves" : celle d’un ruminant qui transporte et métabolise les rêves et les dépose un peu plus loin 😊)
Raconter, ce n’est pas seulement transmettre un patrimoine humain : c’est maintenir vivante une très vieille langue dans laquelle le monde n’est pas encore devenu une chose.
Une langue où l’humain est entouré non pas d’objets, mais d’interlocuteurs.
Et je retrouve là quelque chose de ce que je comprends de la Gnose dont tu parles : une connaissance qui ne consiste pas seulement à savoir quelque chose sur le monde, mais à en faire l’expérience et à en être transformé.
Alors il faut faire quelque chose de cette hypothèse.
Car si les rêves et les contes sont une langue, il ne suffit pas de la trouver belle: il faut la parler. Il faut l’écouter. Il faut l’exercer.
C’est l’objet principal, pour moi, des Cercles de rêves. Et c’est aussi ce que je tente de faire en racontant. Et encore ce que je cherche depuis quelques années dans ce que j’ai appelé le Yoga de l’imaginaire : non pas apprendre à « avoir de l’imagination », comme si nous en manquions et qu’il fallait en fabriquer, mais exercer cette faculté d’entrer dans les images, de les laisser se déployer, de circuler avec elles, de voir ce qui arrive lorsque nous cessons un moment de vouloir les fabriquer, les maîtriser ou les expliquer.
Réapprendre une langue suppose de la pratiquer.
Et c’est là que je peux rejoindre très concrètement ton « combat pour l’Âme du monde ».
Car si le désastre commence lorsque le monde devient à nos yeux une chose morte, on commence à lui rendre son âme chaque fois qu’on recommence à l’écouter comme un vivant.
Ou, plus exactement, il ne s’agit même pas de « lui rendre » son âme. Elle n’est jamais partie.
L’Âme du monde n’est pas devenue muette.
C’est nous qui sommes devenus un peu sourds.
Alors ce combat dont tu parles se ferait moins avec des sabres qu’en racontant, en rêvant, en exerçant, autant que possible, cette très vieille faculté d’entendre ce qui parlait déjà avant que nous arrivions.
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Pour lire l'article de Jean Gagliardi:
https://voiedureve.blogspot.com/2026/08/le-combat-pour-lame-du-monde-12.html?
Blogue sur le rêve, la méditation, l'Éveil.