03/07/2024
LA BÊTE:
On la croyait morte, la bête
enterrée dans les profondeurs sombres de l’Histoire
morte et enterrée, la bête
plus jamais ses griffes
plus jamais ses crocs
plus jamais sa meute
plus jamais sa tête
plus jamais les idées dans sa tête
plus jamais
plus jamais
elle se préparait, la bête
elle était en sommeil
ne dormait que de son œil de verre
elle rêvait de son heure
en prenant son temps
tapie dans sa grotte très très noire
elle aiguisait son flair
elle n’a pas son pareil, la bête
pour renifler la peur, la solitude, la colère, l’abandon, la division et la haine
il y a quelques années, elle s’est approchée du village
(grosse confiance, la bête)
mais les anciens veillaient
ils l’ont reconnu tout de suite et l’ont foutu dehors
on n’oublie jamais le monstre qui a volé son enfance
« je reviendrai plus t**d » elle se dit
elle avait tout son temps
puis les anciens sont morts et leurs paroles avec
ceux qui restaient ne se souvenaient plus trop
elle en a profité, la bête
un pas après l’autre
jusqu’à parader dans le village
on dit qu’elle aurait changé
elle s’est polie les griffes et maquillé les yeux
elle ne grogne presque plus
elle dit « Bonjour Madame, Bonjour Monsieur »
elle se laisse caresser par les enfants
et propose ses services
c’est très pratique pour prévenir le danger, une bête
la menace, elle la sent arriver avant tout le monde
elle dit qu’elle s’en charge et qu’on peut finir notre part de miettes tranquillement
c’est rassurant quand même
on peut continuer de laver nos peines devant les chaines de télévision qui disent beaucoup de bien de la bête
beaucoup de gens lui font confiance
beaucoup de gens la croit
sauf le vieux de la ferme d’à côté
lui, il n’y croit pas du tout
on l’appelle « le vieux » mais c’est pas méchant
c’est parce qu’à bientôt 100 ans, il coupe encore son bois
je l’adore énormément
il y a autant de trous dans son sourire que dans sa mémoire
il dit que « c’est suffisant pour croquer la vie et se souvenir du principal »
il l’a bien connu, la bête
très très bien même
il l’a regardé dans les yeux quand elle a dévoré sa famille
(mais ça, c’était avant quand elle avait encore des dents qui se voyaient beaucoup)
même que pas longtemps après ça, le vieux, on l’a envoyé faire la guerre dans le désert d’un autre continent
il avait 17 ans
depuis, chaque fois qu’il voit une personne un peu bronzée, il enlève sa casquette de fermier et lui présente ses excuses au nom du pays
il raconte ça, le vieux
je l’aime vraiment bien
il en a rêvé toute sa vie de la bête
parfois, les nuits d’été, quand les fenêtres sont grandes ouvertes, on entend la voix de ses cauchemars dans le silence du paysage
des choses comme :
« elle se cache »
« ne l’approchez pas »
« attention »
« ses mâchoires »
« sa morsure »
« elle ne vous lâchera plus »
« plus jamais ses griffes »
« plus jamais ses crocs »
« plus jamais sa meute »
« plus jamais ses idées »
« plus jamais »
« plus jamais »
ce sont les cris d’un petit garçon apeuré
enfermés dans les rêves d’un vieux monsieur très joli
la mémoire d’un siècle de vie que la bête ne trompera jamais
trop importante pour ne pas être entendu
..
Cœur avec les livres d'Histoire